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La nature à la une


Moulins et minoteries


Moulin - Angles-sur-Anglin - David Ollivier

En se lançant, au Néolithique (- 10 000) dans l'agriculture et l'élevage, homo sapiens sapiens s'est donné du grain à moudre. Après avoir concassé l'épeautre, le froment, l'orge, le seigle et d'autres productions en les pilant dans un mortier, puis avoir, dès l'invention de la roue (- 3 500), eu recours aux moulins à animaux ou à bras (devenus avec l'esclavage des "moulins à sang"), il invente un système mécanique exploitant l'énergie de l'eau. Vitruve, architecte romain, décrit, au premier siècle avant notre ère, l'hydralète, premier moulin à eau officiel.

Les conceptions ont ensuite évolué depuis l'Antiquité, mais chaque moulin est pourtant unique. Implanté au fil de l'eau, tout au bord de la rivière, ou un peu plus écart et alimenté alors par un canal de dérivation, l'abée, puis le bief, régulés par des écluses. Utilisant une roue soit verticale (avec frappe de l'eau en dessus, ou en dessous, ou de côté, ou de poitrine) soit horizontale (beaucoup plus dangereuse pour les poissons). Adaptant aussi la géométrie de la roue (nombre et forme des augets) à l'arrivée d'eau, à la hauteur de la chute, au calcul de la puissance théorique et pratique, en tenant compte des pertes de transmission. Réglant l'articulation des deux meules, la gisante, fixe et dormante et la tournante, courante et volante, aux produits écrasés (céréales, oléagineux) et aux tâches envisagées (scierie, travail des tissus, des métaux, des papiers). Prévoyant l'aménagement intérieur du moulin pour une récupération optimale de la mouture, puis de la farine. Les meuniers restent vigilants et performants pour résoudre un problème fatigant au prix d'un travail éreintant: combien de temps faut il pour moudre un sac de grains ?

Leur première corporation nait en 448. Les minoteries se développent essentiellement au Moyen Age entre le Xe et le XIIIe, date à laquelle on recense 20 000 moulins à eau, propriété de seigneurs locaux, qui perçoivent des "banalités" pour chaque utilisation, ou d'abbayes, qui restent soucieuses de vivre en autarcie. Même si la révolution de 1789 supprime ces privilèges, la progression du nombre des moulins reste constante, 40 000 au début du XIVe, 75 000 au début du XIXe avant que survienne la chute: 50 000 au début du XXe avant une disparition installée depuis 1960.

L'essor des minoteries industrielles, conjugué avec la baisse de la consommation de céréales (notamment du pain) révèle une surproduction structurelle à la fin de la première guerre mondiale. En même temps l'évolution sociale entraîne un exode rural dès 1920. Les décrets lois de 1935 instaurent, d'une part, un plafond de production par moulin, et, d'autre part, une interdiction de création de nouvelle entreprise. En 1953 le "droit de mouture" autorise la transformation totale ou partielle du contingent de production en droits cessibles, ce qui avantage la création de "grandes" minoteries.
La prise de conscience que l'eau est une ressource épuisable et donc fragile, et que l'intérêt général commande de protéger les milieux aquatiques et le patrimoine piscicole, provoque des directives européennes (26 mai 1967 Charte européenne sur l'eau) appliquées dans des cadres nationaux (loi sur l'eau et les milieux aquatiques du 30 décembre 2006 et loi sur la responsabilité environnementale du 1er aoît 2008).

Autrefois vif argent, les moulins à eau sont désormais, au pire, des ruines abandonnées et vouées à la démolition, et, au mieux, de coquettes résidences, dans lesquelles le sommeil est paisible, les chats toujours bienvenus et les truites dégustées façon meunière...

Mary Kang