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La nature à la une


Incroyable guacharo


Guacharo - lexusinabasket(flickR)

18 septembre 1799, province de Caripe, nord-est du Vénézuela. Alexandre Von Humboldt et son ami botaniste Aimé Bonpland (un enfant du pays puisqu'originaire de la Rochelle) partent visiter la Cueva del Guacharo. Cette vaste cavité, parcourue par une rivière, est considérée comme une mine de graisse par les indiens qui les accompagnent dans cette exploration. La cavité est en effet peuplée par un oiseau singulier dont l'une des particularités est de se nourrir des fruits oléagineux des palmiers et de ceux des lauriers odorants (80 espèces ont été identifiées). Leurs jeunes ainsi alimentés développent une masse graisseuse conséquente sur l'abdomen, objet de la convoitise des indiens locaux. Les jeunes oiseaux sont massacrés, la graisse récoltée est utilisée en cuisine et comme combustible pour les lampes.

Humboldt sera le premier à relater cette coutume liée à l'étrange oiseau souterrain et dont il sera le découvreur : le Guacharo des cavernes Steatornis caripensis Humboldt, 1814. La systématique lui reconnaît des affinités avec les rapaces nocturnes d'une part, les engoulevents et les Ibijaus d'autre part, mais il reste seul représentant du genre. Il partage avec les salanganes asiatiques ses habitudes hypogées et celle d'utiliser l'écholocation pour se diriger, des « clicks » tout à fait audibles à l'oreille humaine. Les fruits sont localisés grâce à un odorat développé, et à vue, ce qui lui permet de faire évoluer son mètre d'envergure au plus près de la végétation.

Cris sociaux et cris d'alarme :

Clicks (écholocation) :

source : http://www.xeno-canto.org (source de chants d'oiseau creative common).

Deux siècles ont passé et la Cueva del Guacharo, noyée dans un lambeau de forêt primaire, offre toujours le spectacle de cette colonie vociférante qui n'aime pas la lumière. Érigé Monument Naturel du Vénézuela en 1949, et, depuis 1975, intégrée dans un parc national de 15 500 ha, la cavité et ses abords sont aménagés pour accueillir les visiteurs curieux d'assister à la sortie crépusculaire des oiseaux. Un amphithéâtre fait face au porche, dominé par la statue de Humboldt scrutant les entrailles de la terre de Caripe. À l'intérieur, l'ambiance est ponctuée des cris rauques et des cliquetis des guacharos quasiment invisibles dans les hauteurs de la grotte. Parfois un bruissement proche indique le passage d'un oiseau dérangé. Pour préserver la quiétudes des guacharos la progression se fait à la lumière de la lampe tempête du guide. Au sol quelques jeunes tombés des nids et surtout des cadavres. La couche de guano a ici plusieurs siècles d'épaisseur, dans laquelle les germes privés de lumière des graines régurgitées par les oiseaux forment une étrange petite forêt albinos. S'y développe une macrofaune invertébrée particulière, des amphibiens et des rongeurs.

À 18h30, la rumeur qui parvient de la grotte indique que les guacharos s'approchent de la sortie. Au bout d'un moment et alors qu'il fait presque noir, un flot ininterrompu de grandes silhouettes sombres s'égaillent dans un concert de cliquetis et de cris rauques. Il faut près d'une heure pour que la grotte se vide de ses 20 000 guacharos.

Un moment extraordinaire pour le naturaliste-voyageur.

Olivier Prévost