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La nature à la une


Ephémères


Ephémère - Samuel Ducept

Fin août, sur les bords de la Gartempe, au pied d’un coteau boisé, abrupt. La nuit arrive tout doucement. Quatre oiseaux tournent silencieusement, bien au-dessus des arbres, dans un manège incessant. Parfois, ils s’échappent par le vallon du ruisseau qui se jette là, dans la rivière. Mais ils reviennent peu de temps après. Pourquoi cette sarabande ?

La gourmandise ! Des myriades d’éphémères de belle taille montent du cours d’eau et grimpent vers le ciel où les attendent les quatre faucons hobereaux qui les dévorent en plein vol.

Pauvres éphémères, aussitôt écloses, aussitôt dévorées.
Il faut dire que la vie de ces bestioles est très brève, de quelques heures à un jour ou deux. Et pas question de se nourrir pendant ce temps-là. La seule chose à faire est de s’accoupler, rapidement. C’est ainsi qu’on voit des essaims de mâles qui dansent en plein ciel, au soleil couchant. Qu’une femelle se présente, elle est aussitôt saisie par un mâle. Les femelles, une fois fécondées, descendent pondre à la surface de l’eau, au risque d’être gobées par quelque poisson : truite, chevesne ou vandoise.

En France, on peut recontrer 144 espèces d’éphémères de toutes tailles. Dans la Vienne, 24 espèces ont été recensées. La mieux connue du public est la manne (Ephoron virgo), aux ailes d’un blanc de lait, immaculées. À la mi-août, au crépuscule, elle éclot par millions sur les bords de la Creuse, de la Gartempe et de la Vienne, au grand bonheur des poissons. Au matin, les ponts et les rues qui bordent la rivière sont couverts d’une épaisse couche de cadavres à tel point qu’à Bonneuil-Matours on prévient, par un panneau, les automobilistes qui franchissent le pont.


Gauche : Panneau sur le pont de Moneuil-Matour (86) - Pierre Plat
Droite : Manne sur le pont de l'Îsle-Jourdain (86) le 17 aout 2009 - Miguel Gailledrat

On dit qu’autrefois, les jardiniers en remplissaient des brouettes pour fumer leur potager. Malheureusement, il semble que les effectifs de cette espèce soient en baisse, de nos jours.
L’autre grande éphémère bien connue des pêcheurs est la Mouche de mai (Ephemera danica) aux ailes transparentes, tachées de noir. On la rencontre sur les herbes qui bordent le moindre ruisseau. Elle sert aussi de nourriture aux poissons qui s’en gavent littéralement lors des éclosions.

Les larves vivent dans l’eau deux à trois années durant. On les reconnaît aux trois soies qui prolongent vers l’arrière leur abdomen. Elles se nourrissent essentiellement d’algues microscopiques comme les diatomées qui recouvrent les pierres ou les plantes aquatiques. Certaines larves se réfugient dans le sable ou le limon du fond de la rivière où elles passent toute leur existence. D’autres, dans les rivières à courant rapide, se dissimulent sous les pierres puisque leur forme aplatie les aide à se plaquer au sol.
Au bout de leur vie larvaire, elles se transforment en insecte ailé qui sort de l’eau et s’envole lourdement sur les végétaux palustres. Là, une dernière mue délivre l’insecte parfait, apte à se reproduire.

La répartition des différentes espèces s’établit selon deux facteurs dominants : la teneur en oxygène dissous dans l’eau et la vitesse du courant.
Il y a donc des espèces de rivières rapides, aux eaux froides, bien oxygénées ; elles sont les plus sensibles à la pollution des eaux, notamment par les nitrates.
D’autres espèces fréquentent les rivières lentes aux eaux plus chaudes mais moins oxygénées ; elles sont assez tolérantes à la pollution organique.
D’autres, enfin, vivent dans les eaux stagnantes ; on les rencontre donc dans les mares, les étangs ou les bras morts des fleuves.

Ces insectes primitifs participent d’une manière importante à l’écologie du fleuve. Par leur grand nombre, elles sont un maillon essentiel dans la chaîne alimentaire du système fluvial.

Pierre Plat